La pensée de saint Paul

Nous publions le 4ème article de Joseph Grifone sur saint Paul.

Saint Paul

L’intuition fondamentale

Lorsqu’on pense à saint Paul, la première idée qui vient à l’esprit est son infatigable activité missionnaire ; cependant le plus important dans son œuvre est d’avoir jeté les bases de la compréhension du mystère du Christ. Sur le chemin de Damas, il a vu dans ses grands traits le plan de Dieu qui se réalisait en Jésus de Nazareth.

Ce fut comme un éclair qui illumina tout. Dans une très belle image, Paul compare lui-même la lumière qui se fit dans son âme à la lumière de la première Création qui rejeta les ténèbres pour irradier tout l’Univers (2 Co 4,6). Tout le mystère chrétien tel que nous le connaissons se présenta à lui dans ses grandes lignes, encore en germe sans doute, mais déjà suffisamment structuré pour pouvoir éclairer de sa propre lumière tous les aspects de la réalité. Au cours de sa vie, sa pensée prendra diverses orientations, elle développera certains aspects suivant les besoins et les situations auxquelles il se verra confronté, mais tout sera toujours vu et compris selon cette intuition première  : le Christ crucifié et ressuscité est le Fils de Dieu, le centre et le sommet de tout, vivant maintenant auprès du Père, mais vivant aussi en chacun des fidèles.

Paul prèche inlassablement le Christ

Si l’on veut comprendre saint Paul, c’est toujours à cette intuition première qu’il faut revenir, comme il le fait d’ailleurs lui-même. On voit alors qu’elle est présente dans toutes ses lettres, qu’elle constitue le fil conducteur de sa pensée et permet de donner une réponse aux questions et aux problèmes qui se présentent. Ainsi aux Thessaloniciens qui s’inquiètent du sort éternel de leurs défunts, il présente le retour glorieux du Christ qui les amènera pour être avec lui pour toujours. La première lettre aux Corinthiens peut sembler décousue, les sujets traités étant sans lien entre eux, mais c’est le même principe qui permet de donner une réponse aux différentes questions : être en communion avec le Christ (1 Co 1,9). Alors tout s’éclaire, que ce soit pour corriger les abus, pour conseiller sur la virginité et le mariage, pour mettre en garde contre la fausse sagesse ou pour annoncer la gloire de ceux qui ressusciteront dans le Christ. Aux Galates qui s’étaient laissé fasciner par les théories des judaïsants, Paul met sous les yeux la figure du Christ crucifié, en leur rappelant qu’ils ne font qu’un avec le Christ (3,28) ; et il leur propose l’exemple de sa propre vie qui s’est effacée, qui ne vit plus, car le Christ vit en lui (2,20).

On peut analyser ainsi toutes les lettres de saint Paul – ce que nous ferons dans les prochains articles – et l’on peut voir que la lumière de la première intuition brille et inspire toute sa pensée, laquelle se déploie avec une aisance et avec une richesse toujours renouvelée. Ce qui est intéressant de noter ici est que cela est vrai non seulement des grandes épîtres que la critique attribue unanimement à saint Paul, mais aussi des lettres que l’on appelle deutéro-pauliniennes. L’intuition christologique fondamentale est si présente, leur unité d’inspiration est si forte et si clairement « paulinienne » que, quelle que soit l’idée que l’on se fait sur leur composition, on ne peut douter que nous nous trouvons encore, d’une certaine manière, face à saint Paul. Même la constatation d’une incontestable évolution et comme d’un achèvement de sa pensée – en particulier pour l’épître aux Éphésiens et pour les Lettres Pastorales – n’efface pas cette impression. La perspective d’une possible rédaction par des cercles pauliniens nous fait même toucher du doigt l’atmosphère des premières communautés chrétiennes, où le mystère du Christ, pénétré par saint Paul, commençait à montrer les signes de son extraordinaire fécondité, comme une semence qui générait les premières fleurs et les premiers fruits.

La place de saint Paul dans la transmission de la foi

Ce point est important. Il nous permet, en effet, de situer d’une manière plus précise la place très particulière que saint Paul occupe dans la transmission de la foi chrétienne. On dit parfois que Paul a été le premier « théologien » du christianisme. On peut souscrire à cette affirmation à condition d’en préciser certains aspects.

Tout d’abord Paul n’est pas un « théologien » au sens où on l’entend généralement. Il ne s’est pas mis à la tâche dans le souci de construire un corps de doctrine harmonieux, il n’a pas cherché à systématiser, à disposer ses idées dans un ordre logique. Il n’est devenu écrivain que par nécessité, pour répondre aux besoins des églises. Ses écrits sont des tranches de vie, son christianisme est vécu autant que pensé et son souci est moins de livrer une réflexion personnelle que de transmettre une inspiration divine.

D’autre part, l’autorité dont il est investi ne tient pas à son génie théologique. Paul a toujours affirmé que sa vision du mystère du Christ n‘était pas le fruit de sa propre réflexion, mais d’une lumière venant de Dieu. À ceux qui mettent en cause son évangile, il déclare avec force qu'il ne tient pas le message qu’il annonce d’un mandat des Apôtres, mais du Christ lui-même : L’évangile que je vous ai prêché ne doit rien à l’inspiration humaine. Ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai appris, mais c’est par une révélation de Jésus-Christ (Ga 1,11-12). Avec fermeté il s’efface devant le message qu’il transmet  : Si nous-même, si un ange venait du Ciel pour vous annoncer un évangile différent, qu’il soit anathème (Ga 1,8).

Il est intéressant de noter que Paul ne se rendit à Jérusalem pour rencontrer Pierre que trois ans après sa conversion. Lui-même, dans la lettre aux Galates (1,18), attire l’attention sur ce délai, sans doute intentionnellement : s’il se rend à Jérusalem pour rencontrer Pierre ce n’est pas pour être sûr de l’orthodoxie de sa doctrine – de cela il n’a aucun doute – mais dans un souci d’unité avec les Apôtres et sans doute aussi pour compléter sa vision du Christ glorieux avec les souvenirs directs de ceux qui l’avaient connu dans l’humilité de sa condition humaine.

Aussi, dans la transmission de la foi, Paul n’est pas un simple interprète aussi autorisé soit-il. Ce serait une erreur de considérer Paul comme un rabbin qui aurait scruté avec une extraordinaire perspicacité le plan de Dieu. Lui appliquer sans plus la « méthode historique », chercher ses sources et ses racines, peut fausser dès le départ la perspective. Paul est à la source : il n’est pas un simple maillon. Ce qui ne veut pas dire qu’il demeure à l’extérieur et comme autonome par rapport à la tradition qui se développe à Jérusalem autour des Apôtres. Paul est à la source : il n’est pas la source. La source est Dieu, le Christ qui se révéla à lui sur le chemin de Damas, et Paul recueille directement l’eau vive de sa manifestation. Si l'on veut pénétrer la « pensée » de Paul il faut toujours avoir cela présent à l'esprit. La méthode historique en revanche sera nécessaire lorsqu’il s’agira d’établir la continuité de Paul avec la tradition de Jérusalem, ce que nous ferons dans les prochains articles.

La « théologie » de saint Paul

Ces remarques précisées, on peut dire à juste titre que Paul a été un grand « théologien ». Même si ses écrits sont des écrits de circonstance et non pas des "traités", il est incontestable qu’ils traduisent une réflexion et un effort de compréhension du mystère de Jésus de Nazareth. Parallèlement à saint Jean, Paul a été le premier à avoir médité et approfondi le donné brut de la foi.

Dans la tradition que les évangiles recueillent, Jésus se tient mystérieusement au seuil entre l’humiliation et la gloire. Il se présente, sans doute, de manière à ce qu’on le reconnaisse comme le Fils de Dieu, comme le Messie annoncé en qui se sont réalisées les anciennes prophéties, souffrant comme Israël et ressuscité dans la gloire : mais tout cela est encore « nouveau », comme un diamant brut qui, dans la pénombre, répand déjà des éclairs. Or, ces relations mystérieuses et apparemment contradictoires entre l’exaltation et la kénose du Christ, c’est à Paul qu’il revient de les avoir explorées, d’en avoir dénoué les fils, d’avoir explicité le sens et la cohérence. La malédiction du Deutéronome – « maudit soit celui qui pend du bois» (Dt 21,23) – devait se dresser comme un mur mystérieux, un défi à la foi humble et sincère de ceux qui confessaient Jésus comme Seigneur et Fils de Dieu. Cet obstacle Paul l’affronte en assumant avec décision et audace les termes du paradoxe. La lumière du Christ qui s’est faite en lui disperse avec une facilité surprenante les ombres et les hésitations : si le Christ est le Seigneur dans sa gloire et si le Christ est crucifié, alors c’est que la Croix n’est plus le paradigme de l’abjection et de la malédiction, mais la marque de sa gloire et le signe du salut. Le Christ s’est fait malédiction pour nous, dit-il aux Galates, pour que nous soyons sauvés de la malédiction (3,13). Et c’est comme un défi qu’il lance aux spéculations de la sagesse humaine, lorsqu’il proclame  : Nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens (1 Co 1, 23-24). Et à ceux qui se glorifient de porter dans leur chair le signe de la circoncision et d’être les héritiers de la promesse, il dit fièrement  : moi c’est de la Croix du Christ que je me glorifie (cf. Ga 6,14).

Nous sommes ici au cœur de la théologie paulinienne : l’obstacle de Dt 21,23 est surmonté et les croyants peuvent professer, avec liberté, leur foi en le Messie crucifié (Ga 5,12). Cette audacieuse herméneutique de l’Écriture, notons-le à nouveau, n’est pas le fruit d’une élaboration spéculative, mais une vérité lumineuse qui s’impose à l’esprit de Paul à partir de la connaissance qu’il a reçue du mystère du Christ.

Le paradoxe de la Croix étant surmonté, toute la pensée de Paul se développe d’une manière cohérente et harmonieuse. L’exposer en quelques lignes, c’est exposer en quelques lignes les axes fondamentaux de la pensée chrétienne. Ce qui aujourd’hui apparaît comme le fil naturel du discours chrétien trouve ses premières formulations dans son enseignement  :

….Par le péché d’Adam, le péché est entré dans le monde et, avec le péché, la grande misère de la condition humaine. Mais Dieu a envoyé son propre Fils, qui, tout en étant de condition divine, s’est fait en tout semblable aux hommes, hormis le péché. Par son sacrifice sur la Croix l’humanité a été sanctifiée ; en sa résurrection nous vivons en lui une vie d’enfants de Dieu. L’Ancienne Loi a accompli son rôle nous amenant jusqu’au Christ : maintenant c’est par le Christ que nous trouvons le salut. Lui qui reviendra à la fin des temps et entraînera les justes dans son sillage pour la gloire éternelle.

Cela est si familier aux chrétiens de toutes les époques, que l’on peut avoir l’impression de ne rien dire ou de rien apprendre de nouveau. En fait, comme nous le verrons dans les prochains articles, Paul non seulement a mis en évidence les grandes lignes du dessein de Dieu, mais il en a tiré aussi les conséquences sur le plan pratique et il a fondé les bases d’une réflexion qui, au cours des siècles, se développera en un solide corps doctrinal d’une vitalité et d'une fécondité extraordinaires.