
Jouer pour vivre : Loisirs et temps libre (I)
La vie a besoin du jeu. On y apprend, entre autre, à gagner et à perdre, à utiliser son imagination, à vivre avec les autres... et même à fréquenter Dieu.
13/07/2012
De nos jours, dans beaucoup de pays, le système éducatif prévoit de plus en plus de temps libre pour les enfants et les jeunes. De ce fait, beaucoup de parents sont spécialement sensibles à l’importance de ce temps pour l’éducation de leurs enfants ; ainsi sous la crainte qu’ils « perdent leur temps » pendant les vacances scolaires, un bon nombre de familles cherchent des activités extrascolaires pour leurs enfants. Il n’est pas rare que ces activités — une langue ou un instrument de musique — aient une dimension éducative qui complète les études.
Photo : Seema K K
Le temps libre possède des virtualités éducatives spécifiques. Jean Paul II, à ce propos, encourageait à « promouvoir et valoriser le temps libre des jeunes et à mieux orienter leurs énergies » [1]. Pendant ces heures quotidiennes où les obligations scolaires s’interrompent, le jeune se sent maître de son destin et peut faire ce qu’il veut réellement : être avec ses amis ou en famille, s’adonner à certaines de ses activités favorites, se reposer et s’amuser de la manière qui lui plaît le plus. Dans ce domaine, il prend ses décisions sans hésiter à les assumer, parce qu’elles visent à hiérarchiser ses intérêts : Qu’est-ce qu’il me plairait de faire, quelle tâche devrais-je recommencer ou laquelle pourrais-je remettre à plus tard… ? Il peut apprendre à mieux se connaître lui-même, découvrir de nouvelles responsabilités et les gérer. En définitive, il met en jeu sa liberté d’une façon plus ou moins consciente.
C’est pourquoi les parents et les éducateurs doivent valoriser le temps libre de ceux qui dépendent d’eux. Éduquer, c’est éduquer à la liberté. Or le temps « libre » est, par définition, un temps de liberté, un temps pour la gratuité, la beauté et le dialogue ; un temps pour toutes ces choses qui ne sont pas « contraignantes » mais sans quoi il n’est pas possible de vivre.
Ce potentiel éducatif peut se gâcher lorsque les parents se désintéressent des loisirs de leurs enfants — pourvu qu’ils accomplissent leurs obligations scolaires ! —, ou quand ils n’y voient qu’une occasion de « prolonger » la formation scolaire. Dans le premier cas, il est facile que les enfants se laissent aller à la commodité ou à la paresse, en se reposant avec le minimum d’effort : avec la télévision, les jeux vidéo… Dans le deuxième cas, le temps libre perd sa spécificité éducative, devenant une sorte de prolongation de l’école sous l’initiative presque exclusive des parents. À la fin, malheureusement, les enfants se trouveraient devant une existence partagée entre obligations et divertissements. Il convient, par conséquent, que les parents évaluent ces activités par rapport à la croissance intérieure des jeunes ; qu’ils voient si elles contribuent de façon équilibrée au repos et à la formation de leurs enfants.
Photo : visitflanders
Éduquer à l’usage volontaire et responsable du temps libre requiert que les parents connaissent bien leurs enfants, parce qu’il convient de leur proposer des modalités de loisir correspondant à leurs intérêts et à leurs capacités, les détendant et les amusant. Les enfants, surtout lorsqu’ils sont encore petits — c’est alors la meilleure période pour les former dans ce domaine — sont très ouverts à ce que leurs parents leur proposent : s’ils sont satisfaits, des bases solides seront posées qui leur permettront de découvrir par eux-mêmes la meilleure manière de gérer leurs loisirs. Bien évidemment, pour ce faire les parents auront besoin d’imagination et d’esprit de sacrifice. Par exemple, il convient de modérer les activités qui consomment un temps excessif ou amènent l’enfant à s’isoler (passer des heures devant le poste de télévision ou sur l’internet) et de privilégier celles qui permettent de cultiver des rapports d’amitié et qui les attirent spontanément, comme c’est le cas pour le sport, les excursions, ou les jeux avec d’autres enfants.
Jouer pour grandir
Cela étant, parmi toutes les occupations possibles pour le temps libre, il en est une que les enfants — et non seulement eux — préfèrent à toutes les autres : le jeu. C’est naturel, parce que le jeu est associé spontanément au bonheur, à une situation dans laquelle le temps n’est pas une charge, à une expérience ouverte à l’admiration et à l’inattendu. Dans le jeu chacun montre son identité la plus intime : il s’y implique avec tout son être, souvent davantage que dans d’autres tâches. Le jeu est, avant tout, un échantillon de ce que sera leur vie : une façon d’apprendre à utiliser les énergies disponibles, un test de ses capacités, de ce qui peut être réalisé. L’animal joue aussi, mais beaucoup moins que l’homme, précisément parce que son apprentissage se stabilise. La personne humaine joue pendant toute sa vie, parce qu’elle peut continuer de grandir, en tant que personne, sans limite d’âge.
La nature humaine se sert du jeu pour atteindre son développement et sa maturité. En jouant, les enfants apprennent à interpréter des connaissances, à tester leurs forces dans une compétition, à intégrer différents aspects de leur personnalité : le jeu constitue un défi permanent. Les enfants font aussi l’expérience de règles qu’ils doivent assumer librement pour bien jouer, se donnent des objectifs et s’exercent à relativiser leurs défaites. Il n’est pas possible de jouer sans être responsable, si bien que le jeu possède une valeur éthique et aide à être des sujets dotés d’une moralité. C’est pourquoi il est normal de jouer avec d’autres : ce sont les « jeux de société ». Ce caractère social est si enraciné que les enfants ont tendance, même s’ils jouent tout seuls, à élaborer des scénarios fantastiques, des histoires, d’autres personnages avec lesquels ils peuvent dialoguer et entrer en rapport. Dans les jeux, les enfants apprennent à se connaître et à connaître les autres. Ils ressentent la joie d’être et de s’amuser avec les autres, ils assimilent et imitent les rôles de leurs aînés.
Photo : SaZeOd
Cela veut simplement dire que l’intérêt des parents pour les loisirs de leurs enfants prendra de nouvelles formes. Ils peuvent, par exemple, les encourager à inviter leurs amis à la maison, ou bien assister aux épreuves sportives auxquelles leurs enfants participent… Des initiatives qui permettent, de surcroît, de connaître leurs amis et leurs familles, sans donner la fausse impression qu’ils veulent les contrôler ou qu’ils se méfient d’eux. Ils peuvent aussi, avec l’aide d’autres parents, créer des espaces ludiques où des diversions saines sont proposées et des activités tenant compte de la formation intégrale des participants.
Notre fondateur a promu très tôt ce genre d’initiatives, qui proposent un milieu formateur pour les jeux des enfants, tout en leur permettant d’être conscients de leur dignité d’enfant de Dieu par leur souci des autres. Des lieux où ils apprennent qu’il y a un temps pour chaque chose et que chaque chose a son temps et que, à tous les âges, y compris quand ils sont encore tout petits, peuvent rechercher la sainteté et laisser leur empreinte auprès des personnes qui les entourent. En reprenant une expression de Paul VI, très chère à Jean Paul II, nous pourrions dire que les clubs de jeunes sont des lieux où l’on apprend à être « experts en humanité » [3]. C’est pourquoi les parents commettraient une grave erreur s’ils ne s’intéressaient qu’aux résultats scolaires ou sportifs de leurs enfants.
Jouer pour vivre
En grec, éducation (paideia) et jeu (paidiá) sont des termes appartenant à la même famille sémantique. La raison en est qu’en apprenant à jouer l’on acquiert aussi une attitude fort utile pour affronter la vie. Bien que cela semble paradoxal, les enfants ne sont pas les seuls à avoir besoin de jouer. Nous pourrions même dire que plus l’homme avance en âge, plus il doit jouer. Nous connaissons tous des personnes déconcertées par l’arrivée de la vieillesse : elles découvrent qu’elles n’ont plus la même force qu’autrefois et pensent n’être plus capables de relever les défis de la vie. C’est une attitude que, du reste, nous pouvons trouver aussi chez beaucoup de jeunes, des vieillards prématurés, qui semblent manquer de la souplesse nécessaire pour aborder de nouvelles situations.
Photo : Andrei
Le temps du travail et celui du jeu sont différents, mais l’attitude personnelle n’est pas forcément différente, puisque c’est la même personne qui travaille ou qui joue. Les œuvres humaines sont éphémères, c’est pourquoi elles ne doivent pas être prises trop au sérieux. Leur plus haute valeur, comme saint Josémaria nous l’a appris, consiste dans la certitude que Dieu nous y attend. La vie ne trouve son sens plénier que lorsque nous faisons les choses par amour pour lui… Mieux encore, dans la mesure où nous les faisons avec lui. Le côté sérieux de la vie fait que nous ne pouvons pas plaisanter avec la grâce que Dieu nous offre, avec les occasions qu’il nous propose. Cela dit, le Seigneur lui aussi se sert de la grâce pour plaisanter avec l’homme : Il écrit parfaitement avec le pied d’une table [4], remarquait saint Josémaria.
Seule la relation personnelle avec Dieu donne de la stabilité, du nerf et un sens à la vie et à toutes les œuvres humaines. Le philosophe Platon a eu l’intuition de cette grande vérité : « Je dis qu’il faut attacher de l’importance à ce qui le mérite, et ne point se mettre en peine de ce qui est indigne de nos soins ; que Dieu par sa nature est l’objet le plus digne de nous occuper, mais, que l’homme, […] n’est qu’un jouet sorti des mains de Dieu, et que c’est là en effet le meilleur de ses titres ; qu’il faut par conséquent que tous, hommes et femmes, se conformant à cette destination, se livrent toute leur vie aux jeux les plus beaux. [5] » Les jeux les plus beaux sont les « jeux » de Dieu.
Photo : NKPhilips
[1]. Jean Paul II, Exhort. apost. Familiaris consortio, 22 novembre 1981, n° 76.
[2]. De saint Josémaria, notes prises lors de sa catéchèse orale, recueillies dans Catequesis en América, II, p. 187.
[3]. Jean Paul II, Discours aux participants au VI Symposium du Conseils des Conférences des évêques d’Europe, 11 octobre 1985, n° 13.
[4]. Amis de Dieu, n° 117.
[5]. Platon, Les Lois, 804d.
[6]. Pr 8, 30-31.
[7]. Rm 8, 28.
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23/05/2013

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